« Distraction » : escape box québécoise

Lorsqu’elle lance le projet Distraction au Québec à l’automne dernier, Christine Morency n’imaginait peut-être pas le succès qu’allait remporter son initiative. L’idée : des enquêtes à faire chez soi. Après le test du premier scénario de la série, « Disparue », nous avons interrogé sa créatrice.

 A mi-chemin entre un livre-enquête et un Escape Game, Distraction et sa série de jeux « Mirage Investigations » propose des « boîtes » qui contiennent tout ce qu’il faut pour jouer à domicile, tout seul ou à plusieurs. A l’intérieur, des objets mystérieux et une énigme à résoudre, sans chrono, contrairement aux sempiternelles soixante minutes des Escape Rooms. Les durées sont donc variables (entre 2 et 5 heures !) selon la difficulté de l’épreuve et la sagacité des joueurs. Un concept innovant et qui surfe sur la mode des jeux d’enquête coopératifs. Cerise sur le gâteau, 50 % des bénéfices sont reversés à une association caritative du choix de l’acheteur, car Distraction est avant tout un bel exemple entrepreneuriat social.

Qui est à l’origine du projet ? Quel a été le point de départ ?
« Le projet est né d’une façon plutôt amusante : en octobre 2016, je terminais un congé de maternité. On m’avait informé que durant mon congé mon poste dans un organisme caritatif avait été coupé. Je me questionnais donc sur mon prochain emploi. En attendant le poste idéal, je me suis dit que je postulerais comme scénariste dans un jeu d’évasion. Au lieu de leur envoyer un CV papier, je me suis dit que je pourrais les convaincre de mon talent en leur envoyant un mini jeu d’évasion, dans une boîte. En en parlant à des amis, ils ont voulu l’essayer. C’est ainsi qu’est né Distraction ! Après, tout se passa très rapidement : deux semaines plus tard mon entreprise était enregistrée. Le mois suivant mon premier jeu était en vente. Après 2 mois, mon entreprise termina finaliste d’un prix local en entrepreneuriat. Après 3 mois, ce fut un financement réussi sur Kickstarter pour la série de jeux Mirage Investigations. »

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Combien de personnes aujourd’hui participent au projet ?
« De la conception des jeux à leur fabrication, en passant par l’expédition, la programmation, la comptabilité… je suis seule dans le navire ! Chaque élément de jeu que vous manipulez est passé entre mes mains. J’ai quelques bénévoles qui m’aident occasionnellement au montage des jeux et plusieurs qui ont accepté d’incarner des personnages, mais essentiellement Distraction, c’est moi ! Évidemment, c’est quelque chose qui est amené à changer! Dans la prochaine année, je souhaite qu’une bonne partie de la production des jeux puisse être effectuée sur des plateaux de travail. Il s’agit de milieux de travail adaptés à des gens à besoins particuliers, mais qui ont le désir d’apprendre, de se responsabiliser et de se sentir utiles. Il s’agit par exemple de personnes atteintes d’autisme ou de déficience intellectuelle ou se relevant d’une dépression sévère. On leur offre souvent des contrats de publipostage, de déchiquetage, de nettoyage de plateaux de cafétéria. Ayant une connaissance du milieu, je désire leur offrir des tâches plus stimulantes tout en encourageant leurs efforts. Et ça répond également aux valeurs de mon entreprise. Plus tard, je chercherai aussi des scénaristes pour m’aider à la conception des jeux. Mais pour le moment, mon esprit déborde d’idées ! »

Comment est venue l’idée d’associer la vente d’un jeu à un don caritatif ?
« J’ai passé les 15 dernières années à m’impliquer bénévolement et professionnellement dans des organismes caritatifs et à but non lucratif. J’y ai rencontré des personnes exceptionnelles, j’y ai fait des rencontres marquantes et j’y ai fait un constat : qu’importe leur taille ou leur notoriété, tous les organismes vivent le même défi : avoir suffisamment de fonds pour réaliser leur mission. J’ai voulu les aider. Non pas un seul organisme, pas une seule cause, mais tous à la fois ! L’idée des jeux est née par hasard dans un moment où je cherchais à quelle cause je dédierais les prochaines années de ma vie. Si ce n’était pas de la vocation sociale de mon entreprise, Distraction n’existerait pas. Les jeux sont un outil pour soutenir des causes. La vraie mission de mon entreprise n’est pas le divertissement, c’est de révolutionner le domaine de la philanthropie pour l’adapter à ma génération. Dans le cadre de mon ancien emploi à la société canadienne du cancer, j’ai lu plusieurs études sur le don et le bénévolat au Québec et au Canada. Entres autres choses j’ai réalisé que les 35 ans et moins du Québec sont le groupe de population qui donne le moins dans tout le pays. Ça, c’est ma génération. Évidemment ces données sont à analyser dans leur ensemble… Notre salaire est aussi inférieur car le coût de la vie est moindre que dans plusieurs provinces. Et par rapport aux générations plus âgées, notre pouvoir d’achat est moins grand puisque nous sommes étudiants ou jeunes professionnels. Mais quand même, je me suis dit que je pouvais avoir un impact positif. On dépense des centaines de dollars chaque année pour notre divertissement. Ce n’est pas une dépense futile ! C’est nécessaire à notre santé mentale et les jeux font maintenant partie de nos vies sociales. Je me suis donc dit que le divertissement était une bonne porte d’entrée vers ma génération. Si on pouvait avoir autant de plaisir, pour le même prix, et donner en même temps ? J’ai fait le pari que ça plairait aux gens. En fondant Distraction je ne connaissais rien de l’entrepreneuriat social, je n’avais même jamais entendu ce mot. Aujourd’hui je suis heureuse de constater qu’il s’agit d’un mouvement mondial vers un entrepreneuriat plus responsable et je suis fière d’en faire partie. »

Qu’est-ce qui vous a inspiré en termes de mécanismes ludiques ? Aviez-vous déjà fait beaucoup de jeux de société ou d’Escape Games ?
« Parallèlement à mon implication dans le milieu communautaire, je participe également à des jeux de rôle grandeur nature depuis une quinzaine d’année. J’ai été joueuse, scénariste, accessoiriste, comédienne… C’est cette expérience que j’utilise aujourd’hui pour créer les aventures de Distraction. Je porte une attention particulière à l’histoire et à la cohérence de celle-ci avec les objets qui vous sont remis. C’est la combinaison de ces éléments qui me permet de créer des aventures immersives sans disposer des décors et des grands moyens des jeux d’évasion traditionnels. Aussi, dans les grandeurs nature, on apprend à créer beaucoup avec peu, à voir le potentiel de chaque objet et à repousser les limites. Dans mes jeux je cherche toujours à créer un effet « wow » avec des objets du quotidien. Et le concept même va au-delà de ce que font les autres jeux de société inspirés des jeux d’évasion : vous jouez avec de vrais objets. Rien ne peut égaler ce niveau de réalisme. Et c’est grâce à mon expérience en jeux de rôle que j’ose le faire. Les jeux d’évasion me font rêver depuis quelques années. Avec mes enfants en bas âge, je n’avais jamais l’occasion d’y aller. J’en ai essayé un premier à l’automne dernier, avant que naisse l’idée de Distraction. J’en suis sortie (avec succès) survoltée, j’en voulais encore ! Aujourd’hui je vois passer les annonces des nouveaux scénarios avec envie, mais je n’ose plus y retourner. J’ai peur de me laisser influencer ou inspirer inconsciemment par les scénarios et surtout par les énigmes des jeux d’évasion auxquels je joue. Je ne veux pas les copier, ni que mes joueurs soient déçus de retrouver une énigme trop semblable à ce qu’il a déjà vu. Évidemment il est possible que le hasard fasse que je répète une énigme existant ailleurs, mais au moins ça ne sera pas du plagiat. Par contre, je lis régulièrement les commentaires des gens sur les jeux d’évasion locaux. Je note les bons coups, les suggestions, les points à améliorer. Ainsi je peux apprendre de leurs erreurs. »

Combien de temps en moyenne faut-il pour créer un nouveau jeu ?
« Je peux créer l’ébauche d’un scénario en quelques heures. C’est la partie facile. Le vrai défi, ce sont les objets ! Je dois trouver du matériel facilement accessible, abordable et transformable selon mes besoins. Je vise le plus possible des objets usagés, recyclés, recyclables ou réutilisables. Sinon, provenant du Canada. Ainsi, j’essaie de créer des jeux responsables. Toutefois, ça ajoute du défi ! Entre l’usage que j’avais prévu et ce qui fonctionne vraiment, il peut y avoir des dizaines de tests. Et si l’élément de jeu que je veux est rapidement trouvé en 1 000 exemplaires en Chine, je vais plutôt me casser la tête pour trouver autre chose qui est disponible ici. Même si c’est importé au départ, au moins je ne crée pas un déplacement supplémentaire de marchandise. Donc entre l’idée et le jeu final, il peut s’écouler 1 ou 2 mois, selon la chance que j’ai eue dans ma quête d’objets. Parfois, comme c’est le cas avec Mirage Investigations, ce sont les éléments Web qui prennent beaucoup de temps. Je me familiarise tranquillement avec le Web et le graphisme… »

Combien vous coûte la fabrication d’un jeu ? Combien avez-vous vendu de jeux jusqu’à présent ?
« Le coût de fabrication… Quelle excellente question ! Je suis entrepreneure et, pour le moment du moins, mon temps ne compte pas vraiment. « Disparue » se vend 40 $ [environ 26 euros], ce qui inclue un don de 15 $. Je remets 50 % de mes profits en don. Donc mes profits sont de 30 $ et le coût du jeu, 10 $. Évidemment c’est un coût variable pour chaque jeu, mais je fais de mon mieux pour arrondir le tout au profit des organismes. Après 7 mois, j’ai vendu une centaine de jeux. Ça peut sembler peu, mais pour moi c’est une belle victoire considérant que je passe 80 % de mon temps enfermée dans un atelier, sans parler de mon entreprise. La notoriété viendra progressivement si la qualité des jeux demeure la même. Et pour ça, je dois accepter une croissance moins rapide et prendre le temps nécessaire en conception. »

Quelle est la prochaine étape ? Avez-vous des projets de distribution en dehors du Canada ?
« Après le lancement officiel de la série Mirage le 27 juin, je dois me mettre à la recherche de distributeurs. J’ai ma boutique en ligne, mais peu de temps à y consacrer. Si je veux offrir des milliers de dollars en dons à des organismes cette année, je dois me faire connaître ! Et ça doit passer par d’autres passionnés de jeux. Je désire traduire mes jeux en anglais pour atteindre le reste du Canada. Mais avant ça, des ouvertures dans la francophonie me feraient grand plaisir ! Dès mon premier jeu j’ai choisi d’exclure des éléments qui auraient pu être problématiques aux douanes, afin d’assurer qu’il soit exportable (par exemple des liquides, objets tranchants, effets spéciaux trop réalistes). Les joueurs de partout dans le monde peuvent déjà commander sur ma boutique en ligne, mais les frais d’expédition pour les commandes individuelles sont élevés. J’aimerais offrir de meilleurs prix, ou que cet argent supplémentaire serve plutôt à des dons ! La meilleure solution serait de développer un réseau de distributeurs, en étant mise en contact avec des boutiques intéressées par mes jeux. J’ai espoir que ça se fasse prochainement. Et je me permets de conclure en vous invitant à venir changer le monde avec moi, un jeu à la fois ! »

Distraction / Mirage Investigations, série de jeux de société.
Scénarios « Disparue » et « Contrebande », 40 $ canadiens chacun (environ 27 €) + frais de port, possibilité d’abonnement à l’année.

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